Tous les chasseurs au champ le savent : pratiquer cette activité n'est pas toujours de tout repos. Il faut parfois beaucoup d'équipement et trop souvent les conditions environnementales font de ce type de chasse une expérience qui vaut tous les centres de conditionnement physique. De toutes mes sorties, quelques-unes sont mémorables. J'aimerais partager avec vous une de ces sorties qui fut pour le moins assez épuisante, merci!
On est vendredi soir, le téléphone sonne. C'est mon partenaire de chasse qui me demande avec exaltation :
" Qu'est-ce que tu fais demain? "
" Pas grand-chose, ça fait trois jours que j'essaie de trouver le gibier et je n'ai rien. Je suis fatigué et j'ai décidé de prendre du repos demain ", lui répondis-je.
" Ça te tente d'aller aux outardes? "
" Bof! … je ne sais pas... "
Je lui défile alors un résumé de mes trois journées d'exploration. Il comprit qu'après ces trois jours et surtout avec un kilométrage digne des plus infatigables routiers, l'idée de me lever encore une fois aux heures où se couche la faune des bars ne me plaisait pas beaucoup. Cependant, je perçus dans son expression une certaine ferveur rarement constatée chez mon copain, lui qui est plutôt d'un tempérament réservé et calme, me raconte avoir trouvé un endroit bien plein d'outardes, un champ que personne ne pouvait voir et où il avait confiance de faire une très bonne chasse.
Évidemment, ce n'était plus une invitation à chasser qu'il me faisait mais plutôt une incitation. Je lui répondis, encore une fois, que j'étais pas mal blasé. Il a insisté en me disant que pour une fois que c'était lui qui trouvait du gibier et que c'est moi qui ne voulait pas….
" Bon, d'accord ", lui dis-je, " à quelle heure veux-tu que je sois chez-vous ? "
" J'ai la permission pour chasser, mais le proprio ne m'a pas dit s'il y a une allée pour s'y rendre. Donc, d'après moi, le meilleur chemin est de couper à travers champs. On va avoir trois pièces de luzerne à traverser, un fossé à sauter et ensuite un portage à faire sur deux autres champs de maïs labourés. "
" Simonac, sont-t-elles à Tombouctou tes outardes??? "
Il est parti à rire. Pas moi…
Le lendemain matin, je me suis présenté chez mon copain à 4h30. Après maintes discussions, on est venu à la conclusion que notre expédition nous coûterait une bonne demi-heure de marche et que l'installation des appelants et des caches nous mènerait vers 6h00, tout juste une demi-heure avant le lever du soleil.
Voir des champs de la route et être dedans sont deux choses bien distinctes. Arrivés sur place, les trois pièces de luzerne ne nous ont pas causé de problèmes puisque nous étions équipés d'un chariot de fabrication artisanale servant à transporter tout le matériel et que le sol était relativement ferme. C'est lorsque nous avons eu à sauter le fossé que les choses se sont compliquées. Il nous a fallu laisser la brouette d'un coté du fossé et ensuite transporter le matériel à pied. Le premier 20 pieds des champs labourés étaient relativement secs, mais c'est par la suite que ça s'est gâté. Comme il avait plu une bonne partie de la semaine, ces champs s'étaient remplis d'eau et la marche devenait plus laborieuse. Au tiers du champ, nos pieds calaient jusqu'aux chevilles mais, au centre du champ, c'est presque aux genoux qu'on enfonçait. On avait deux champs de trois arpents à traverser. De plus, il n'y avait que la moitié du matériel de rendu. Il nous fallait donc revenir sur nos pas pour aller chercher le reste de l'équipement… Je peux vous dire que pour l'avoir vécu, le Cap Tourmente n'était rien à comparer à ça!
De peine et de misère, on y est parvenu. On a examiné à quel endroit on pouvait trouver des traces de nos bestioles mais pas trop de temps à perdre; on était sérieusement en retard sur notre horaire. Le premier endroit où on a vu des plumes dans une bonne flaque d'eau est devenu inopinément notre " spot ". On a installé les appelants et les caches en quatrième vitesse, même pas le temps de prendre un café, j'étais trempé d'un bord à l'autre... puis des oiseaux s'en venaient.
" Tabarnouche! d'où elles viennent celles-là! ", dis-je à mon ami.
Selon l'endroit où nous étions, le dortoir reconnu du comté se trouve à l'ouest et ces oiseaux sortaient de l'est. Comme de raison, on s'était fait surprendre! Les outardes nous ont vus et rien au monde n'aurait pu faire revenir ces oiseaux-là. Plutôt que de retourner vers leur dortoir, les oiseaux se sont simplement posés dans le champ voisin, ce qui nous a laissés perplexe.
On a fini par terminer l'installation et voilà qu'une autre bande vient l'examiner mais, on a senti qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Les outardes ont fait deux tournées hors de portée de tir au-dessus de nous, mais sans montrer d'intérêt. Elles se sont plutôt posées sur la pièce adjacente. Remarquez que j'aurais fait pareil si j'avais été une outarde ; le choix n'est pas difficile entre aller rejoindre des oiseaux de plastique ou des vrais. Lorsque cela nous arrive, c'est-à-dire que des oiseaux se posent dans un champ près de nous, nous allons toujours faire lever ces derniers qui deviennent nuisibles à notre chasse. Mon partenaire s'est donc sacrifié à jouer les épouvantails. À son retour, il m'a dit qu'il y avait pleins de traces et de fientes partout dans l'autre champ.
Une autre bande vint nous visiter, cette fois, à peine assez près pour avoir une chance de tirer. Enfin nous récoltons un oiseau, mais de peine et de misère. Le voilier ayant toujours le désir d'aller dans l'autre champ. Évidemment, après avoir essuyé notre salve, ces bernaches se sont trouvées un autre domicile quotidien sans trop poser de questions.
Pour en avoir le cœur net, d'un commun accord, mon ami et moi avons décidé de prendre le plus d'appelants et de cartouches humainement possible de transporter dans nos bras et sommes allés nous installer tant bien que mal dans une petite rigole qui séparait les deux champs. Impossible d'installer les caches dans ce fossé car ce sont des caches à profil bas qui nous obligeraient à nous coucher sur le dos dans 6 pouces d'eau, ce qui était hors de question. Nous ne voulions pas non plus perdre trop de temps à trouver une autre cachette.
Une autre bande est venue de l'est. Tant mieux! Les quelques brins d'herbes de la rigole vont nous protéger de leur regard perçant. Le concert d'appel est lancé et les oiseaux semblent intéressés : on en a gardé trois cette fois. On récupère les oiseaux en vitesse et une autre bande se montre. On tire encore. Cette fois, les oiseaux étaient légèrement plus loin, mais quand même, deux bernaches tombent au combat et une autre qui semble blessée se détache du groupe pour aller atterrir... cinq champs plus loin. Ouf! La chasse allait bon train, on voyait passablement de gibiers aux alentours et on avait de l'action à revendre. Arrive immédiatement une autre bande nous permettant d'ajouter deux autres oiseaux dans la besace!
Profitant d'une accalmie, je dis à mon partenaire que j'allais prendre une marche pour essayer de récupérer notre blessée. J'ai marché, marché, et marché encore…pour croiser une belle allée traversant ces champs. Traversée que mon ami n'avait pas vue lors de son évaluation du terrain. Tout en récitant mon chapelet en pensant qu'on aurait pu emprunter ce chemin au lieu de traverser les champs, j'aperçois une tache un peu plus foncée dans les labours : c'était notre outarde. Elle ne bougeait pas du tout, elle semblait bien rigide. Je ne prends aucune précaution et marche directement vers l'oiseau. Tout à coup, elle décide brusquement que je suis assez près, et trouve l'énergie pour un dernier envol. Évidemment, comme je suis exténué par ma marche, j'ai manqué mon oiseau deux fois, mais le troisième coup finit par porter. Heureusement! J'ai bien failli voir un oiseau blessé déguerpir pour aller mourir plus loin, ce qui m'aurait vivement consterné.
Lors de mon retour, une bande d'outardes s'était dirigée vers notre emplacement et mon partenaire abattait notre dixième oiseau. Il m'avait entendu achever la bernache blessée et avait limité son tir à un dernier oiseau. Notre limite de chasse permise atteinte, on vide alors les fusils pour prendre une pause bien méritée. On était heureux de notre résultat. Toutefois, quelque chose noircissait quelque peu notre bonheur : il fallait retourner au camion! Cette fois avec dix oiseaux en prime, oiseaux qui devaient peser tout près des dix livres chacun… J'en profite donc pour expliquer à mon copain qu'il y avait une belle allée, qui nous aurait grandement été utile au matin. Après ses deux millions d'excuses, il me fait comprendre que de toutes façons, nous n'avions pas le choix de revenir par le chemin emprunté plus tôt, c'est-à-dire couper à travers des champs (de vase), car le camion était dans la direction inverse... et le chariot à mi-chemin!
Le retour s'organise donc. On ramasse les appelants éparpillés un peu partout, on plie les caches (qui, soit dit en passant, nous ont été presque inutiles), on attache les oiseaux, etc. Pour limiter nos allers-retours, on décide de se charger plus lourdement qu'à notre arrivée. On fait donc un premier voyage au chariot en goûtant les efforts qu'il faut déployer pour traverser l'énorme vasier. Les appelants et les fusils rendus au chariot, c'était toujours ça de pris. On a respiré un peu, mais en étant conscients qu'il restait encore les caches, les sacs de chasse et nos oiseaux à aller chercher.
Fait étrange, lorsque j'ai regardé où se situait le reste de notre matériel, il me semblait que la distance qui nous en séparait avait allongée, que les champs étaient soudainement devenus plus grands. Illusion d'optique? Changement de lumière? Mirage? Retourner à cet endroit nous paraissait de plus en plus loin. Quoiqu'il en soit, on a convenu qu'un des deux gars s'occuperait des oiseaux uniquement et l'autre du reste. Le volume des caches et des sacs devrait compenser pour le poids de nos oiseaux. On a tiré au sort qui était pour se mériter les oiseaux et j'ai gagné. Je n'ai pas honte de dire que ce voyage là a été assez long merci et que malgré ma bonne constitution, je suis tombé par terre avec mes oiseaux à deux occasions. Pour ceux qui l'ont expérimenté, se relever après être tombé dans de la vase demande un effort particulier, mais faire cet exercice avec près de cent livres sur le dos demande du nerf, je dirais même beaucoup... ce qui commençait à me manquer d'ailleurs.
Pas question de lâcher ma charge; j'avais cinq oiseaux sur chaque épaule et les échapper signifiait qu'il fallait que je demande de l'aide à mon partenaire. Je trouvais qu'il en avait déjà plein les bras comme ça! Fort heureusement on n'était pas pressé et nous avons fait quelques poses, ce qui nous permit de retrouver un peu de souffle. Rendus à notre petit chariot, on a repris un peu d'énergie et le reste de cette " expédition " fut assez facile.
" Misère, qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour chasser " me dis-je.
Ce fut tout de même une belle matinée de chasse, les oiseaux étant au rendez-vous et notre camaraderie aidant, nous avons bien ri de cette séance de conditionnement physique. D'ailleurs, les sourires sur les photos en disent assez long sur l'humeur des deux compères.
G.
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