Pour beaucoup de Québécois, la fin novembre apporte son lot de déprime. Le froid un peu plus insistant le porte à se réfugier entre les murs de sa chaude maison. Les feuilles jadis si éclatantes qui égayaient le paysage sont maintenant enfouies dans le compost pour laisser derrière elles un paysage plutôt gris. Le banlieusard s'affaire à installer son horrible abri Tempo et à ajuster sa souffleuse, tout en maugréant sur le prix des pneus d'hiver qu'il vient de faire installer sur sa mini fourgonnette. Pour les sauvaginiers, les vrais, l'histoire est différente. Ils savent que fin novembre rime avec le début et non la fin du festival des couleurs! En effet, les migrateurs plus grassouillets portent leur plus belle tenue nuptiale. Enfin, les rivages appartiennent à la poignée d'endurcis qui peuvent supporter ce que dame nature offre de plus froid car ils savent que c'est à ce moment qu'elle offre également ce qu'il y a de plus beau! Je vous expose ici une formule gagnante pour déjouer les noirs et colverts de la fin du mois de novembre. Nous avons utilisé cette disposition d'appelants pas plus tard que la semaine dernière lorsque nous avons initié un ami qui voulait goûter pour la première fois aux plaisirs de la chasse aux canards. Laissez-moi vous dire tout de suite qu'il n'a pas été déçu!
Plusieurs nouveaux venus n'ont pas la chance d'avoir des amis qui peuvent les initier à ce genre de chasse et c'est pourquoi je vous trace ici les grandes lignes de notre plan pour la journée. Soulignons en même temps, quelques notions de base qui vous aideront à déjouer ces oiseaux qui sont souvent plus méfiants qu'en début de saison. Ce n'est pas une chasse sur le X, mais bien une chasse dans le trafic, dans un couloir de migration où circulent les canards. Votre mission sera donc de les convaincre à venir prendre une pause avant de continuer leur route. Nul besoin de dire que l'erreur n'a pas sa place. Une seule fausse note dans votre appeau, un appelant mal placé ou un mouvement inconvenant de votre part et c'en est fait, le migrateur continuera sa route vers un ciel plus clément.
On convient la veille que cette initiation doit avoir lieu sur le rivage du Fleuve St-Laurent, important couloir migratoire. Une pointe qui domine une baie peu profonde où quelques joncs sont encore debout, se trouve prédestinée pour le type de chasse que nous voulons faire. Nous arrivons avec notre arsenal vers 5h30, ce qui nous donne environ 45 minutes pour déployer appelants et caches. Nous constatons que le fond de la baie est entièrement recouvert de glace, ce qui est très bon selon nos pronostics, car ceci réduit considérablement la zone d'amerrissage des oiseaux. Nous aurons donc besoin de moins d'appelants pour circonscrire la région où nous voulons voir les oiseaux se pointer. Un vieil adage dit qu'il faut mettre des appelants partout où nous ne voulons pas voir d'oiseaux se poser... ici c'est la glace qui travaille pour nous!

Dans nos poches d'appelants, on limite les espèces de canards à ce que l'on vise cette journée-là. À cette période de l'année, colverts et noirs sont de mise et ces leurres attireront même à l'occasion quelques plongeurs solitaires en mal d'amour ou autres barboteurs qui accusent du retard sur leur horaire de migration. On sait bien que les canards voudront amerrir avec un vent de face, donc, puisque ce matin le vent souffle du sud-ouest, il faudra s'installer afin d'avoir une bonne vision vers le nord-est. Selon l'orientation de la pointe, nous nous installerons pour avoir le vent dans le dos: les canards arriveront droit devant nous ce qui facilite drôlement le tir, mais ce qui fait aussi que nous devrons être parfaitement camouflés, car nous nous trouverons dans leur champ de vision. Un résumé du plan est illustré sur le schéma illustré ci-haut.
Nous ne mélangeons pas noirs et colverts, car lorsque j'observe le coin, je n'ai jamais vu ces deux espèces qui fraternisent. Pendant que mon partenaire s'affaire à disposer quelques noirs juste au ras de la glace dans le fond de la baie tel qu'indiqué sur le schéma, je m'occupe d'installer des noirs dormeurs ("sleepers") que nous avons pris soin d'apporter. Ces canards en position couchée avec le bec dans le plumage serviront à mettre les nouveaux venus en confiance, laissant croire que l'endroit est assez sécuritaire pour piquer un somme. Nous aurions pu aussi les disposer sur le rivage gelé mais nous nous sommes dit que sur la glace le contraste était meilleur que parmi les roches. Cette glace aurait été également l'endroit idéal pour y déposer quelques " full bodies " de canards habituellement utilisés pour la chasse au champ, mais nous n'en avions pas sous la main.
Tel qu'indiqué sur le schéma, aussi au niveau de la glace, nous installons un appelant de colvert mâle à ailes rotatives motorisées (Rotoduck). On n'installe pas ce leurre de n'importe quelle façon en se disant qu'il fera des miracles; au contraire, il faut savoir s'ajuster et le retirer du plan au besoin si on s'aperçoit qu'il terrifie les canards au lieu de les attirer, ce qui est fort possible à cette période de l'année. Le réalisme est de mise en fin de saison et il est probable que les canards que vous visez aient déjà appris à reconnaître ce genre d'appelant. Ceci étant dit, je l'installe quand même car l'effet stroboscopique des ailes rotatives s'avère généralement très efficace pour augmenter la visibilité de votre plan. Les migrateurs qui passent parfois très loin ou à très haute altitude n'auront presque pas le choix de remarquer votre installation. Vous voulez à tout prix attirer leurs regards et il faut prendre les grands moyens: ce n'est pas comme si vous chassiez sur le X et que les canards entraient dans les plans presque machinalement sans trop y penser. Il faut littéralement les convaincre de dévier de leur trajectoire pour venir. Ceci étant dit, dès que le soleil s'affirme, votre plan devient très visible pour les migrateurs et l'effet stroboscopique des ailes devient peut-être moins important qu'au premières heures de chasse. Toujours selon la réponse des canards, il vaudra peut-être mieux enlever le robot après la première heure de chasse si votre limite n'est pas atteinte et que les canards contournent votre plan sans y entrer.

La disposition du rotoduck doit être naturelle. Il faut lui mettre le nez face au vent aux abords de la zone d'amerrissage comme le ferait un canard voulant se poser. On aperçoit cette zone sur la photo en face du robot entre les appelants flottants et la bordure de la glace; il s'agit en fait de votre zone de tir. Certains sauvaginiers le mettent en plein milieu de cette zone, mais comme ce matin- là, les canards viendront probablement droit devant nous, je ne voulais pas mettre le robot entre la cible et nous, pour ne pas limiter notre tir. Je veux également attirer le regard des canards sur le robot à notre droite et non directement vers nous, ce qui nous laissera une fraction de seconde de plus pour notre tir , car nous ne serons pas directement dans leur champ de vision.
Viennent ensuite les appelants flottants de malards. Un peu comme sur le schéma, je les dispose en petit nombre, une quinzaine au maximum. Encore une fois, c'est pour être fidèle à ce que je vois dans cette région. Peut-être observez-vous de plus gros rassemblements dans votre coin! Ce sera à vous à déterminer ce qui est réaliste. Ils sont placés de manière à laisser une zone d'amerrissage juste devant nous. Ce que nous voulons, c'est que les oiseaux tournent en dehors des appelants pour nous donner une chance de les voir arriver et qu'ils passent ensuite juste en face de nos positions de tir représentées par les carrés A et B sur le schéma plus haut. Nous mettons des appelants jusqu'à la pointe pour faire en sorte que les canards qui veulent s'abriter du vent n'aient pas le choix, soit à cause des appelants, soit à cause de la glace, de venir à portée de tir dans la l'espace que nous leur avons réservé... d'où le vieil adage mentionné plus haut. On pourra dire que les appelants de noirs et colverts sont disposés en forme de C. Deux appelants qui représentent un malard en train de s'alimenter (" feeder ") viennent ajouter du réalisme au plan de colverts. Notez que sur le schéma je n'ai pas différencié les colverts mâles des femelles mais disons que le ratio est de 50-50 et que j'essaie de les mettre en couples à cette période de l'année, du moins pour les duos qui se détachent du lot. Je prends soin de mettre une femelle colvert en face des caches, car c'est celle-ci qui représentera la cane solitaire qui s'exprime lorsqu'on souffle dans nos appeaux. Je donne une priorité aux appelants G&H magnum avec la tête qui peut s'orienter dans différentes directions, car je trouve que ça enlève un peu l'effet de statue des appelants. Encore une fois, on mise sur le réalisme et la propreté des appelants est de mise. J'aime bien, malgré tout, mélanger les G&H avec des appelants d'autres compagnies, car la position de la tête varie d'une à l'autre en plus d'avoir des dimensions différentes. Ça représente bien la diversité qui existe chez nos amis les becs plats.
Nous avons fait attention de ne pas lancer les appelants, mais bien de les déposer dans l'eau, car à cette température, la mince couche d'eau qui recouvrira le dos des appelants figera en glace en quelques secondes et le rendra luisant. Vous voulez éviter ce genre de situation ou un déglaçage en règle s'impose. Aussi, il faudra vérifier constamment le bec des appelants, car avec les vagues qui frappent ce dernier de plein front, il se formera une agglomération de glace au bout du bec , ce qui enlève beaucoup de réalisme aux leurres.
Une fois les appelants disposés je m'installe à l'extrémité de la pointe vis-à-vis le dernier appelant et j'observe le tableau. Toujours bon d'avoir une vue d'ensemble de la disposition de vos appelants et c'est le meilleur temps pour les derniers ajustements. Je me dirige ensuite vers le futur emplacement de la cache sur le rivage en comptant quarante grandes enjambées. Ça sera à cet endroit que nous allons faire notre cache et nous saurons ainsi qu'un canard en vol au-dessus du dernier appelant sera à quarante verges environ. J'avais fait la même chose pour les derniers appelants au large que j'ai pris soin de déposer pas plus loin que trente-cinq enjambées de la future cachette. De cette façon, si un canard plus craintif décide de se poser en dehors du plan, il y aura toujours la possibilité de lancer un appel de détresse avec mon appeau pour l'alerter, tout en conservant une option de tir dès qu'il prendra son envol face au vent, donc vers à nous.
Le rivage est assez dénudé mais il subsiste tout de même quelques broussailles et nous allons nous en remettre à nos vêtements de camouflage pour passer inaperçu parmi ces tales d'herbes jaunies. Une cache à profil bas de type tombeau près du rivage serait aussi très efficace mais nous avons préféré ne pas trimbaler trop de matériel durant la longue marche que nous devions faire pour nous rendre au site de chasse. Donc, dans les joncs, il sera important de rester totalement immobile et de porter un masque couvrant notre visage. Voilà, nous sommes prêts et arriveront les invités lorsque le soleil se pointera le bout du nez.
Je vous donnerai les résultats de cette chasse dans le prochain numero de SV.
Hugues
|