Un rapporteur bien spécial!
Par Hugues Leblond



Nos appelants sont dispersés sur l’eau et sur la glace. Nous avons profité de ce matin frisquet de fin novembre pour initier un ami qui n’avait jamais chassé la sauvagine. Il nous reste un bon 15 minutes à relaxer avant l’heure légale. On charge nos fusils tout en écoutant avec émerveillement les sons étouffés de la fine couche de glace qui se fracasse en se laissant soulever par les vagues. Ce chant de sirène me berce paisiblement, dissipant complètement l’effet qu’aurait pu avoir le café que j'engloutis en vitesse avant qu’il ne devienne trop froid.

J’aperçois soudainement à ma droite un couple de barboteurs qui marchent candidement sur la glace dans le fond de la baie. J’avertis immédiatement mes deux partenaires, en chuchotant, afin qu’ils ne fassent pas fuir nos deux nouveaux convives ailés. Ces insouciants canards étaient probablement couchés dans le fond de la baie depuis le début et n’avaient pas filé malgré l’établissement de nos quartiers. J’aurais certainement une possibilité de tir, mais il fait encore trop noir et de toute façon, il est trop tôt. Il serait également trop difficile et trop long de briser la glace sur toute cette distance pour aller les récupérer. Observons plutôt ce qu’ils vont faire.

Ils poursuivent leur promenade, se dandinant maladroitement sur la glace, afin de se jeter à l’eau à l’extérieur du jeu d’appelants. Afin de s’assurer qu’ils ne prennent pas la mauvaise direction, nous agrippons nos appeaux et exécutons des sons de canards en train de se nourrir, heureux de barboter. C’est ce qu’on appelle en anglais le « feeding call » ou « feeding chuckle »: Gah-Gah-Gah-Gah-Gah, Gou-Gou-Gou-Gou-Gou, Gui-Gui-Gui-Gui-Gui. Ne riez pas! Je suis en train d’exprimer dans mon "Strait Meat" exactement les mêmes sons que je serais en train de faire à la même heure avec fiston à la maison, si je n’avais pas la lourde tâche (sic!) d’avoir à chasser par ce froid arctique pour nourrir ma famille. Je fais cette séquence de sons calmement et paisiblement. J’y vais par saccades de 5 syllabes consécutives, je change d’intonation entre chaque séquence et je ne varie que très légèrement la position de la main qui tient l’ appeau. J’entrecoupe ces saccades de simples couacs. Notez qu’on est très loin ici du spectaculaire « double-chuckle » agressif qu’on entend en compétition, mais jamais sur le terrain.

Les canards restent silencieux, mais se dirigent tout de même vers nous en nageant et frôlent leur premier appelant de noirs. La noirceur et la distance font que je ne sais plus trop si je suis en train de regarder un appelant qui gigote au gré des vagues ou un de mes canards sauvages. On peut donc dire que, point de vue réalisme, on est bien servi avec nos leurres. L’heure légale pour tirer arrive enfin. Selon moi, c’est à la limite pour un tir de qualité, mais de toute façon, ça ne me tente pas de tirer dans mes appelants. Nos deux amis au bec plat commencent à se demander pourquoi leur nouvelle connaissance en plastique ne répond pas à leur présence et ils commencent à s’éloigner. Je donne alors le « go » mais en dialecte de canard : je lance un genre d’appel de détresse avec mon appeau, une espèce de couac insistant et étonnant. Je ne sais pas si les canards savent ce que ça veut dire, mais je sais que JP, lui, le sait.

D’un seul coup d’aile, les deux comparses se tournent alors face au vent et tentent un décollage impulsif. Comme nous sommes vent de dos, ils s’approchent de nous l’instant de quelques battements d’ailes, assez pour que JP les enligne pour y aller d’un doublé, ne me laissant pas la chance de m’exprimer. Tant mieux! On récolte rapidement nos deux canards et on se réinstalle en vitesse.

Quelques secondes plus tard, un petit groupe se pointe à l’horizon. Selon leur formation, il s’agit de noirs ou de colverts. Ils se dirigent à toute allure directement vers l’espace que nous leur avions réservé, en face de nous. Ils ont manifestement l’intention ferme de se joindre à nos appelants de noirs et aucun appel ne sera nécessaire. Je ne voudrais pas risquer une fausse note à cause d’une anche gelée ou bloquée dans l’appeau. Si par hasard ils déviaient de leur trajectoire, je me risquerais alors à souffler dans mon appeau, mais pour l’instant, ce n’est vraiment pas nécessaire. Il faut savoir lire les canards, savoir quand faire des appels et quand il n’est pas nécessaire de les faire. Dans notre situation actuelle, les canards ne font absolument aucune tournée d’exploration et brisent leur formation tout en déployant leurs pattes transformées pour l’occasion en train d’amerrissage. Ils font cette manœuvre tout en se freinant d’un battement d’aile frénétique, ce qui les fait virevolter dans tous les sens, nous offrant un spectacle digne du Cirque du Soleil. C’est toujours agréable de voir que les canards réagissent exactement comme dans le plan qu’on s’était fixé. Notre sauvaginier invité se rendait bien compte que nous ne laissions rien au hasard lorsque nous disposions les appelants, mais tout de même, ça me fait un petit velours qu’il puisse constater de ses propres yeux qu’à l’occasion, les canards se comportent exactement comme dans les livres!

Ils sont à 30 verges de nous, juste au-dessus des plans et je me dis que le temps de se redresser, d’épauler l’arme et d’exécuter notre tir, ils seront à 20-25 verges. Alors je donne le « Go » avant qu’ils ne soient à l’eau. Un canard en vol de face qui fait du surplace est de loin la meilleure cible que vous pourrez avoir! Tir facile, deux noirs tombent au combat. Je retiens mon troisième coup afin de me concentrer sur les deux canards tombés, dans le but de pouvoir leur donner hâtivement un coup de grâce s’ils sont seulement blessés. Je veux pouvoir les récupérer en vitesse pendant qu’ils gisent parmi les appelants sur l’eau avant qu’ils ne soient apportés au large, par le vent. Ceci nous permettra de se cacher rapidement, car c’est à cette heure de la journée que nous aurons le plus d’action. Il faut profiter de chaque instant.

Cette première séquence d’actions me rassure sur la disposition des appelants. Les noirs ont la réputation d’être des canards très méfiants et ces derniers sont entrés dans nos plans tout à fait naturellement. Ils se sont présentés à l’endroit attendu, ils n’ont pas eu peur de notre « Rotoduck » et je soupçonne même que ce sont les reflets stroboscopiques des ailes du robot qui ont attiré l’attention des noirs. Si nous avions constaté lors des premières volées que les canards passaient sans venir nous visiter, nous aurions certainement apporté des ajustements à notre plan : déplacer quelques appelants, enlever l’appelant mécanique, vérifier nos caches, etc. Il faut toujours savoir s’adapter à la situation qui se présente.

Nous n’avons même pas le temps de reprendre notre souffle que quatre barboteurs arrivent derrière nous et viennent tourbillonner, à haute altitude, au-dessus de notre plan. On reconnaît bien qu’il s’agit de deux couples de colverts avec les gros mâles à tête verte qui pavent la voie aux femelles qui suivent. Ils volent maintenant droit au-dessus de nous et l’espace d’un moment, nos proies se convertissent en prospecteurs… nous sommes traqués et ils examinent notre présentation! Nous n’avons d’autres choix que d’attendre, pas question de faire un seul mouvement de la tête et ce même si notre instinct nous pousse à vouloir les suivre du regard. Jouer de l’appeau attirerait 4 paires d’yeux à la découverte de notre cache et trahirait immédiatement notre présence. Nous préférons qu’ils concentrent leurs regards vers les appelants et le meilleur moyen est de ne pas les distraire par des mouvements. Ils tournent pour une deuxième fois et sont rendus devant nous à l’extérieur du plan. C’est le temps de porter l’ appeau à nos lèvres et d’émettre une série de couacs en decrescendo, ce que nous nous empressons de faire. Suite à notre appel, un des canards a l’audace de nous imiter et y va d’une série de couacs similaires à ce qu’on vient de leur présenter comme appel. Il fait cela en se retournant brusquement vers nous... le dialogue s’établit! Ce genre de réponse des canards est de loin ce que je trouve le plus ensorcelant à la chasse et je me dis alors que toutes les heures passées à pratiquer dans ma voiture (je n’ai plus le droit à la maison sous les ultimatums de ma femme et de ma fille) valent la peine.

Les trois autres colverts pivotent à leur tour afin de suivre le jar qui vient de nous répondre et réintègrent les rangs afin de se diriger droit sur nous. Cette fois, ils sont un peu plus bas, mais encore hors de portée de tir ou juste à la limite. Ils mettent vraiment notre patience à l’épreuve! Beaucoup de nouveaux venus auraient « essayé » les canards sur cette passe, mais pour nous la règle est claire : ne jamais remettre notre tir entre les mains du hasard. Un sauvaginier qui se respecte « n’essaie » pas un migrateur, il n’appuie sur la détente que lorsqu’il est certain de pouvoir récolter le gibier.

Nous restons immobiles pendant qu’ils passent juste au-dessus de nous. Ils sont maintenant derrière nous et j’espère seulement que mes deux partenaires ne craqueront pas et qu’ils attendront le signal avant de faire quoi que ce soit. Attendre le signal de tir, un « go », un « take’em » comme disent les Américains ne constitue pas du tout un excès de pouvoir ou juste un spectacle pour la caméra. Ce genre de signal permet une synchronisation lors du tir qui est primordiale si on veut faire un mouvement fluide et efficace de manière sécuritaire.

Je n’ose me retourner pour voir où sont rendus nos canards car à l’altitude où ils volent, c’était certainement leur dernière passe. Ce sera probablement à la lumière de ce dernier passage qu’ils prendront leur décision d’entrer dans les plans ou non. Je me demande seulement combien de temps ça leur prendra pour faire leur virage. La réponse à mes interrogations est foudroyante : des bruissements d’ailes très rapprochés se font entendre directement sur ma gauche: Flap-Flap-Flap. C’était le moment que nous attendions depuis d’interminables secondes. Je détourne promptement mon regard vers l’origine du son et il s’agit bel et bien d’un des canards du quatuor qui risque finalement une approche. Mon partenaire ne peut le voir, ni l’entendre, car comme moi il n’ose bouger. Alors je lance le « Go » et une femelle tombe sous la salve de mon fusil. Les autres canards qui n’avaient pas encore approché décampent en vitesse; nous ne les verrons pas de si tôt! Comme tout bon chasseur, j’analyse la situation en allant récupérer le colvert et je me demande si je n’aurais pas dû attendre que la femelle se pose dans les plans pour ensuite espérer que ses trois amis la rejoignent. C’était peut être un risque à prendre et « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras »... surtout en fin de saison, surtout si tu chasses dans le trafic comme nous le faisions et non sur le X.

Sans plus tarder, nous récupérons le canard échoué sur la rive et nous retournons nous cacher. Ça fait vraiment du bien de bouger et de se dégourdir les doigts, car le froid commence à traverser nos vêtements, même si ces derniers sont tout à fait adaptés aux conditions extrêmes. Ça ne fait même pas 30 secondes que nous sommes allongés qu’on identifie un plongeur qui arrive vers les plans. Il rase littéralement la surface de l’eau. Difficile à dire en vol si c’est un grand harle ou un harle huppé, mais c’est définitivement un des deux. On le laisse approcher en silence et il finit par glisser sur l’eau avec finesse et termine son chemin à 5 ou 6 pieds de la rive, dans l’espace qu’on réservait aux barboteurs. C’est assurément un grand harle mâle dans toute sa splendeur avec sa belle tête verte et son bec rougeâtre. Je ne tire pas, car je ne mange pas de bec-scie, mais notre partenaire invité ne résiste pas et y va d’un tir qui le foudroie illico... du moins, c’est ce qu’on pensait!

Alors que JP s’apprête à le récupérer le canard relève soudainement la tête et tente de s’enfuir, le corps à moitié submergé. Puisque j’étais paré à toute éventualité, j’avais déjà l’animal en joue et je lui envoie une salve qui l’entoure carrément… il plonge pour remonter immédiatement à la surface et ne laisse que sa tête sortir de l’eau. Je tire à nouveau en plein dessus et le même scénario se répète, il est rendu à 30 verges environ. Un troisième tir et notre palmipède qui doit commencer à être étourdi par les billes qui lui passent de chaque coté de la tête replonge une troisième fois. Notez que ce n’est pas parce que je vise à côté du canard qu’il est encore vivant, mais bien à cause de sa zone vitale exposée qui est tellement réduite dans cette situation qu’il me faudrait une densité de billes beaucoup plus grande. En effet sa zone vitale (son cerveau) doit mesurer un bon 1.5 ou 2 cm. Alors essayez d’imaginer combien d’espaces de plus de 2-3 cm il y a dans mon patron de billes #2 à 30 ou 40 verges...

Pendant que JP retourne à sa cache, je recharge mon fusil et j’y vais d’un quatrième tir sans trop d’espoirs. Enfin! Un tir fatal. Je vous parle de cette situation même si elle est un peu gênante, car ça nous est tous arrivé de tirer un canard posé à l’eau un jour ou l’autre. L’idéal aurait été d’avoir des cartouches garnies de beaucoup plus de billes (patron plus serré) de petites tailles car la cible, la tête de l’oiseau, n’offre pas beaucoup de résistance à la bille d’acier et il n’est alors pas nécessaire d’y aller avec une force de frappe aussi grande qu’avec des #2. C’est ce qu’on appelle des « swatter loads », des charges qui auront plus l’effet d’une poivrière et qui servent justement à achever les blessés. Donc, des billes de grosseur #6 ou même #7 auraient été beaucoup plus efficaces dans cette situation et je vous conseille d’en avoir à portée de main contrairement à nous cette journée là.

Revenons au feu de l’action. Je me retourne vers JP en lui demandant pourquoi il est allé à la cache au lieu de se concentrer sur l’oiseau à récupérer. C’est en le voyant revenir avec ses palmes dans les mains que j’ai compris qu’il se préparait justement à recueillir l’oiseau! Je croyais halluciner en voyant JP reculer dans l’eau glaciale, les dents serrées, tout en brisant la glace avec la détermination d’un Chesapeake Bay Retriever.



Après quelques coups de palmes, il revient sur le rivage canard à la main (et non à la bouche, tout de même). Je vous fais grâce, pour l’instant, des détails tout à fait extrêmes et impensables du spectacle qu’il m’a offert. Je vous en reparle dans une entrevue exclusive avec ce « Chessy » humain dans un autre article.

De retour sur la berge, JP s’empresse de déposer le grand harle et je ne peux m’empêcher de rire en le voyant avec ses bottes-pantalons en néoprène gonflées d’eau frisant le point de congélation... Je lui demande si on continue la chasse ou si on doit aller se réchauffer. Il m’affirme que tout est beau, qu’il a juste à se secouer un peu et qu’il sera prêt à se réinstaller! L’affaire c’est que mon « Chessy » ne se secoue pas comme tous les cabots; pour vider l’eau de ses pantalons il doit se tenir sur les mains la tête à l’envers! Le seul inconvénient de cette technique, c’est que la sortie d’eau froide s’effectue par le cou et le visage… le tout est souvent accompagné du cri primal.

Une fois réinstallés, 2 ou 3 groupes de malards passent successivement au large du fleuve et ignorent tout à fait notre plan. Ils semblent quand même ralentir leur course, ce qui me dit que quelque chose doit clocher dans notre disposition d’appelants. Pourquoi ne venaient-ils pas jeter un coup d’œil? Avant de modifier quoi que ce soit, je demande tout de même à JP s’il croit qu’on est en train de se faire couper la passe par un groupe de canards qui serait en train de se former de l’autre coté de la pointe. Il est, en effet, très possible que les nouveaux arrivants préfèrent se diriger vers des vrais canards qui barbotent de l’autre côté de la pointe.

D’un commun accord, JP va voir de l’autre côté de la pointe afin de s’assurer qu’aucun canard ne soit en train de provoquer ce coulage. Pendant ce temps, un petit garrot arrive de nulle part, fait un tour à l’extérieur des appelants et se pose parmi ces derniers. Ayant eu bonne leçon du canard de plonge précédent, je me lève pour faire déguerpir le petit garrot. Ce dernier essaie maladroitement de prendre son envol. Peine perdue, ma salve le fait culbuter sur-le-champ. En entendant le coup de feu, JP revient et voyant l’oiseau prendre le large à cause du vent, remet ses palmes et s’en retourne à l’eau. La photo montre Jean-Pierre qui revient avec le garrot.



À son retour, je lui repose la même question: veut-il continuer la chasse? De toutes façons, l’heure de pointe des canards est passée, chaque canard supplémentaire serait vraiment un bonus. Je comprendrais très bien, car de mon côté, même si je suis bien au sec, j’ai très froid. Mais, à ma grande stupéfaction, il insiste pour continuer. On retourne donc à nos caches. Après une attente de 5 minutes, 4 beaux malards tournent la pointe. Malheureusement, ils amerrissent en plein milieu de la baie et on ne les voit presque pas, tellement ils sont loin. On essaie de faire l’appel, mais c’est peine perdue. Jamais ils ne nous entendraient avec ce vent. Il ne faut surtout pas qu’ils restent à cet endroit. Je propose à JP de les faire déguerpir d’un coup de fusil, tout en restant bien caché. Souvent, ils n’identifient pas la provenance exacte d’un coup de feu et nous aurons peut-être un espoir de tir, si les palmipèdes décident de venir rejoindre nos appelants, après la détonation.

JP tire dans les airs, ce qui fait décoller les canards. Ils se dirigent sans hésiter vers le rivage et tournent à 90 degrés vers nos appelants. On se félicite du regard, car notre plan semble bien fonctionner. Rendus au-dessus de notre jeu d’appelants, il ne nous reste qu’à faire feu et nous récoltons nos derniers canards. En effet, pendant que JP nage pour aller chercher un canard, j’ai pris la décision de ramasser les appelants avant son retour. Il ne faut pas exagérer; la température était glaciale, il en était à son 3e rapport et était mouillé depuis un bon 30 minutes. Voici d'ailleurs des images de son dernier rapport qui fut mémorable pour la distance... j'ai du l'orienter vers la fin comme je l'aurais fait avec un chien!







Et ensuite on vide les bottes salopettes en néoprène avec l'aide de son ami qui lui tient les pieds en arrière...



J’étais certain qu’il aurait insisté pour continuer. Mais, c’était clair dans ma tête, nous devions rentrer. On avait déjà une bonne récolte et plein d’histoires à partager.