Le petit garrot n'est pas seulement le plus petit des canards plongeurs, il est aussi le plus surprenant, du
moins cette journée-là. Je me souviendrai toujours du spectacle qu'ils m'ont offert un beau matin de
novembre. Le mercure oscillait autour de -10C. Un vent du nord nous fouettait le visage et essayait de
dissiper l'épais brouillard qui émanait de la rivière. La journée s'annonçait extraordinaire.
Nous avions décidé, mon partenaire et moi, de nous installer directement dans les joncs sur la rive d'une
petite île où une pointe invitante s'avançait sur le Richelieu. L'endroit nous semblait idéal pour tendre une
embuscade aux plongeurs; nous savions qu'ils faisaient la navette entre le dortoir en aval et l'aire de
gagnage en amont. Nous avions pris soin d'étaler une trentaine d'appelants de garrots qui faisaient la file
sur deux longues lignes s'étendant du centre de la rivière jusqu'à une vingtaine de verges de notre poste.
Notons que cette disposition d'appelants s'avère très efficace pour la chasse aux plongeurs. À leur vue, ils
cassent subitement leur ligne de vol sentant une force irrésistible les obligeant à longer la file d'appelants
qui les mène tout droit dans la zone payante, sur le «X».
Avant même la pénombre, on pouvait clairement entendre un sifflement très particulier qui trahissait la
présence des grands cousins du petit garrot dans les parages : les garrots à oeil d'or. Ils devaient passer juste
au-dessus de nos têtes mais la noirceur nous empêchait de les distinguer. J'ai toujours été impressionné par
le sifflement strident qu'émettent leurs ailes alors qu'ils volent à toute allure. Ces sons éraflent tellement le
silence de la nuit qu'on se croirait dans une tranchée à la guerre et que des ogives nous passent au-dessus
de la tête. Ceux qui ont déjà entendu ce bruit savent de quoi je parle.
Après quelques minutes d'attente et une bonne tasse de café, le jour se lève enfin. On ne voit pas très loin
encore à cause du brouillard mais je peux quand même distinguer une dizaine de petits garrots qui se
pointent à l'horizon. Ils volent à vive allure, rasant la surface des vagues de leurs ailes endiablées. Il est
clair qu'ils ont repéré les appelants et qu'ils ont déjà mis le cap vers nous. Je sens la cadence de mes
pulsations cardiaques s'amplifier sous l'effet de l'adrénaline. Comme les oiseaux arrivent de mon côté,
c'est à moi de prendre les commandes et de donner le signal fatidique.
Je murmure alors à mon partenaire : «Ne bouge surtout pas, une douzaine à 10 heures». C'est l'annonce
qu'il est temps d'enlever le cran de sûreté afin que nos fusils soient parés à faire feu. Sans les avoir vus,
mon partenaire sait combien d'oiseaux s'en viennent et surtout de quelle direction ils arrivent. L'erreur de
plusieurs aurait été de se retourner avant que les oiseaux se soient compromis, ce qui aurait eu pour effet
d'attirer leur regard. Vaut mieux attendre que leurs yeux soient vraiment fixés sur les appelants avant de
même penser oser tourner la tête.
Arrivés au milieu de la ligne d'appelants, les garrots gagnent un peu d'altitude, disons quelques pieds,
comme ils ont l'habitude de le faire pour mieux amerrir. Ils se posent ainsi rapidement, trop rapidement à
mon goût à une distance qui aurait été à la limite pour un tir efficace. Ces joyeux lurons avaient décidé de
fixer leur destination à mi-chemin dans la ligne et de ne pas se rendre jusque sur le « X ». Pourtant nous
avions pris soin de laisser un bel espace (en tous cas beau à nos yeux) au bout de la ligne. Il semble qu'ils
ne le voyaient pas de la même façon. C'est la première leçon à tirer de cette journée : sur le terrain, ce n'est
pas toujours comme dans les livres.
Trépignant d'impatience, on les observe patauger pendant quelques secondes qui nous semblent plutôt des
heures. Ils n'ont pas l'air effrayé par les appelants et décident même de plonger. On profite du fait qu'ils
sont sous l'eau pour se redresser et ainsi avoir une bonne position au cas où ils feraient surface à portée de
tir. C'est le suspense total. Ils réapparaissent enfin à la surface de l'eau, en plein sur le « X ». Avant même
qu'ils ne se doutent de quoi que ce soit, je donne le signal et en l'espace d'une fraction de seconde, quatre
dos noirs se transforment en quatre ventres blancs sous la salve de nos fusils. Les autres s'envolent.
Je ramasse hâtivement trois cartouches dans le fond de ma poche de parka et recharge le plus rapidement
possible au cas où l'un des canards serait blessé. Comme vous le savez il faut faire vite, surtout avec les
plongeurs qui ont le réflexe de plonger en un clin d'oeil s'ils ne sont pas mortellement atteints. Rien ne
bouge, je peux donc me diriger vers eux pour les cueillir. Puisque je suis habitué de chasser avec mon
partenaire, un petit signe suffit pour qu'on se mette d'accord sur le rôle de chacun. Je vais chercher les
canards pendant qu'il reste sur la rive, les yeux rivés sur les canards qui flottent afin de ne pas les perdre de
vue.
Alors que je suis rendu dans l'eau à mi-chemin, un des garrots se retourne subitement et commence à
essayer de s'envoler en courant sur l'eau. Je prends le temps de bien viser lui donnant le temps de
s'éloigner un peu et lorsque qu'il est rendu environ à 25 verges, soit à une distance optimale pour mon
étranglement cylindrique amélioré, je tire. La déflagration lui brise l'aile, il retombe dans l'eau et plonge
promptement. Une folle poursuite s'annonce.
Les rôles s'inversent donc, mon partenaire s'empresse d'aller au bateau pour poursuivre la bête qui nage
sous l'eau pendant que je deviens l'observateur. Tout en me dirigeant vers les trois petits garrots inanimés,
je scrute le plan d'eau afin de discerner un signe indiquant que le petit plongeur ferait surface. En scrutant
l'horizon, j'aperçois les garrots qui avaient déguerpi lorsque nous avions fait feu. Ils tournent en rond dans
le fond d'une baie. Ils semblent chercher un endroit pour se réfugier. À ma grande surprise, ils font volte-
face et reviennent vers les appelants... appelants qui sont exactement à 6 pieds de moi! Abasourdi, je me
penche alors un peu en empoignant les trois défunts avant qu'ils ne dérivent trop loin. Je suis pétrifié par
l'eau glaciale, plié en deux au point que mon menton frôle l'eau, les appeaux suspendus à mon cou sont
deux pieds sous l'eau, j'ai mon fusil dans la main droite et les trois garrots abattus dans la main gauche.
Malgré ma présence, ces drôles d'irréfléchis entrent pour la deuxième fois dans les appelants, quelques
secondes après avoir été la cible de nos canons. Déjà que je me trouvais privilégié de contempler les petits
garrots se poser dans l'eau à 40-50 verges de nous, je suis maintenant tellement proche d'eux que je suis
presque éclaboussé par leur frein d'atterrissage! Un peu plus et ils se servaient de ma casquette comme
perchoir. Les voilà donc, nageant à 5 ou 6 pieds de moi!!
Ici il faut que j'avoue quelque chose : après avoir tiré le garrot blessé qui tentait de fuir, je n'avais pas
pompé mon fusil... erreur! Deuxième leçon à tirer de la journée : on croit souvent que c'est fini mais on se
fait toujours surprendre par les canards au moment où on s'y en attend le moins. J'étais donc accroupi avec
un fusil dont la chambre était garnie d'une cartouche vide pendant que 5 petits garrots étaient à 6 pieds de
moi. Dans ma tête, ça se passait au ralenti. Le temps de relâcher les trois canards que j'avais à la main
(mains qui commençaient à geler sérieusement en passant), de pomper le fusil et de l'épauler, les oiseaux
seront à la distance idéale pour un tir efficace.
Alors que scénarisais sur la meilleure façon de m'exécuter, ou plutôt de les exécuter, mon partenaire dont
j'avais totalement oublié l'existence retrouve le blessé et lui envoie le coup fatal. Le bruit de la détonation
fait fuir les oiseaux convoités. Me voilà obligé de faire vite. Je m'empresse donc de pomper tout en
épaulant puis click...rien... mon fusil bloque... nooooon!!! Tout ce que je peux faire c'est de les regarder
filer à toute allure, impuissant. Vous comprendrez que le fait d'avoir laisser décamper les oiseaux n'est pas
un problème en soi pour un chasseur qui se respecte. Mais qu'un partenaire de chasse soit témoin de la
scène, qu'il m'ait vu épauler le fusil et viser sans faire feu, ça c'est dur pour l'ego mâle!
Mais qu'est-ce qui s'est passé? Mon fidèle 12 qui commence à me faire défaut? Impossible! Il ne m'a
jamais laissé ainsi tomber. De retour sur la berge je me suis rendu compte que lorsque je l'avais rechargé,
la deuxième cartouche avait été insérée à l'envers dans le magasin, trop pressé et les doigts trop gelés pour
bien sentir la forme de la cartouche! Ca m'apprendra. De toute façon ce n'est rien de bien grave, ça me
fait une belle histoire de chasse à raconter et ça devient le sujet de mon premier récit sur Sauvaginement
Vôtre. À bien y penser, même si je ne les ai pas tous abattus, le spectacle sublime de les voir nager
allègrement aura été une expérience inoubliable!
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