L'éthique dans l'art de la chasse
Jean-Pierre Simoneau

Ai-je le comportement d'un chasseur respectable?
J'ai entendu parler de chasseurs qui appâtaient leur site; J'en ai vu utiliser des munitions à grenaille de plomb; J'en ai entendu tirer dans des aires de repos interdites à la chasse. Contre ces actes, il y a la loi et les agents de conservation de la faune. Personnellement, je n'ai jamais fait de tels abus. Puis-je donc me considérer comme un chasseur éthique, civilisé, respectueux et respectable? Mais j'ai déjà essayé de tirer un canard un peu trop haut, "au cas où ça marcherait"; J'ai aussi déjà descendu plusieurs canards que je n'ai pas réussi à récupérer : ces gestes démontrent l'attitude d'un chasseur maladroit, trop soucieux de tuer et ne réfléchissant pas assez d'avance aux décisions qu'il aura à prendre dans l'action.

"Tirer = manger un canard"
En plus de ne pas être un bandit et un braconnier, un chasseur se doit de penser et d'agir en vrai pro : pour moi, cela est maintenant très simple à comprendre et se résume par la formule suivante: "Tirer = manger un canard". Si je ne le mange pas, alors je le donne à quelqu'un d'autre qui va le bouffer. Mais tant qu'à s'amuser à tirer des sarcelles ou des colverts que personne ne dégustera, laissons-les donc plutôt passer et se reproduire pour qu'il y en ait plus dans la casserole des vrais chasseurs! Si vous tenez vraiment à tuer quelque chose, faites la chasse à la corneille, cela est meilleur marché et ne frustrera personne. En plus les corneilles tuent plus de canards que les sauvaginiers alors vous contenterez ces derniers en même temps.

Penser plus loin que le bout de son fusil
Automne 2003, je tenais un harle couronné dans ma mire pendant plus de cinq minutes: il pataugeait devant moi, à moins d'une quinzaine de pieds, à côté d'un héron. Spectacle magnifique ! Ma copine qui m'accompagnait ne m'avait jamais vu aussi excité et elle commençait à comprendre… Mais pourquoi aurais-je tiré ce canard? "C'est moins bon que ce qu'on trouve au supermarché", expliquai-je à mon amie et de plus, mon coup de feu aurait risqué faire part de ma présence à tous les colverts des environs, ce qui n'est rien de bon pour moi ou pour les autres chasseurs. J'étais fier d'avoir pensé plus loin que le bout de mon pompeux.

Un canard qui entend "bang" qui survit vient d'apprendre quelque chose
Il y a 3000 ans, le maître de la guerre Sun Tzu avait compris qu'il faut savoir quand se battre et quand ne pas se battre et qu'il faut connaître son ennemi et se connaître soi-même. De même, le sauvaginier doit comprendre quand tirer ou ne pas tirer et baser sa décision sur une bonne connaissance de ses capacités et de ce qui ce qui sortira de son canon.

Savez-vous ce que vous envoyez vers votre canard?
J'ai patronné plusieurs munitions avec plusieurs étranglements pour mon fusil et à plusieurs distances : maintenant je sais de quoi a l'air le paquet de grenaille que j'envoie vers ma cible. D'autres articles porteront sur le patronage d'un ensemble munition - étranglement - fusil, mais pour le moment je dirai simplement que, sachant ce que j'envoie vers le canard, je sais à partir de quel angle et distance il est hors portée pour ma munition. Par exemple, un mauvais ensemble cartouche - étranglement - fusil pourrait donner trop d'espace entre chaque grain d'acier : on pourrait donc tirer un colvert en pleine tête tout en lui laissant 50% de chances de survivre puisque la grenaille passerait autour de la cible sans qu'assez de grains n'atteignent une partie vitale.

En outre, il faut bien plus d'énergie pour tuer un canard que pour casser un disque d'argile dans un club de tir... on dit qu'il faut une énergie de 4lbs par pied pour pénétrer les organes vitaux ou briser l'os d'un canard. L'acier conserve moins son énergie que le plomb, alors il serait prudent de limiter son tir à 40 verges dans la majorité des cas, sauf si l'animal est de dos où 30 verges serait la limite.

Savez-vous à quelle distance se situe le canard?
À quoi bon savoir tirer et bien connaître ses munitions si on ne sait pas évaluer les distances convenablement? Savoir de quoi a l'air un canard à 20-30-40 verges en faisant des observations hors saison peut aider à se faire une image mentale des différentes distances. Le fait de garder les deux yeux ouverts lors du tir est important puisque c'est de cette manière que mon cerveau est capable d'interpréter automatiquement la distance (vision stéréoscopique). Sinon, on peut comparer la grosseur du canard en vol à celle du bout du canon lorsque le fusil est épaulé; un malard qui semble aussi large ou plus petit que le canon vole probablement trop loin pour avoir un tir efficace. Placer un appelant, un témoin, à la limite de 40 verges peut aussi m'aider à évaluer les distances.

La perfection nécessite de la pratique
J'ai aussi pratiqué le tir dans des clubs et connaissant mes limites, je sais quand il est tout à fait inutile et même nuisible de tirer un canard que je ne descendrai pas. Toujours selon ma formule, il faut que "Tirer = manger un canard" : par conséquent, en essayant une cible juste pour voir si on l'aura, on risque surtout de blesser un canard qui souffrira des jours avant de mourir de faim ou d'une infection et on est sûr de faire du bruit qui dérangera les autres chasseurs et effraiera peut-être la prochaine volée d'oiseaux qui avaient décidé de se poser droit devant nous. De surcroît, un canard qui entend des coups de feu et qui survit est un canard qui vient d'apprendre quelque chose et qui sera plus difficile à abattre la prochaine fois qu'il reconnaîtra un déploiement d'appelants, le reflet d'un canon ou d'une ancre, un appel imparfait, etc.

Apprendre à tirer un canard, c'est savoir toucher une cible. Une cible qui bouge… À une certaine vitesse et selon une multitude d'angles possibles. Une cible qui ne se présente pas nécessairement quand vous décidez de crier " pull "… Voici deux principes de base pour développer son habileté au tir : 1) La perfection nécessite de la pratique et 2) Il faut pratiquer comme on chassera, puis chasser comme on s'est pratiqué.

On a beau descendre un canard, il reste encore à le récupérer
Enfin, un autre aspect à ne pas négliger dans la formule "Tirer = manger un canard" : on a beau abattre un canard du premier coup de feu pour le manger, il nous reste encore à aller le chercher… En 2001 avec mes cuissardes en néoprène, je me croyais bien équipé, mais j'ignorais que l'eau devenait trop profonde à 50 pieds de la rive où j'allais descendre des canards. Stupidité impardonnable de ma part! Chasser, c'est reconnaître d'avance l'endroit où l'on chassera et prévoir où le canard tombera une fois qu'on l'aura abattu.

Tant qu'à tuer une viande qu'on ne pourra jamais manger, n'est-il pas préférable de la laisser passer et de se donner ainsi une chance de plus pour la prochaine fois que ce canard -et ses petits- passeront dans le coin? Pour récupérer un canard tombé à l'eau, la première règle est d'être organisé pour faire vite! S'il bouge encore, un coup de grâce est urgent avant qu'il ne plonge.

J'ai déjà nagé pendant 10 minutes dans l'eau glacée avec mon "wetsuit" et mes palmes, à la poursuite d'un colvert descendu, pour le voir s'envoler juste avant que je ne puisse l'attraper! Un coup de grâce n'aurait pris que 2 secondes et m'aurait assuré un succulent repas pour deux. J'aurais aussi nagé deux fois moins longtemps dans l'eau froide et sacré dix fois moins. J'aurais peut-être même eu le temps de descendre un autre canard en étant revenu plus tôt à ma cache. Quant à mon canard descendu et reparti, il n'aurait pas survécu ni souffert ou ne se serait pas fait redescendre plus loin par quelqu'un d'autre.

Pour récupérer un canard, rien ne vaut un bon chien bien dressé. À défaut d'un tel équipier, peut-être seriez-vous mieux avec un bateau prêt à partir, des cuissardes, etc? Peut-être seriez-vous carrément mieux de ne pas descendre un oiseau que vous ne pourrez pas attraper. Les règles de chasse stipulent qu'il est de la responsabilité du chasseur de faire tout en son pouvoir pour récupérer le gibier abattu : cela implique qu'on le fasse tomber seulement à un endroit où l'on est capable de le récupérer et qu'on soit prêt.

Un geste humanitaire qui rapporte
Enfin, par souci d'éthique, je termine toujours une matinée de chasse en marchant un peu le long de la rive, au cas où je rencontrerais un canard blessé qui s'y est réfugié et qui souffre. Donner le coup de grâce à ces bêtes est un geste humanitaire et rapporte de la bouffe facile, en plus d'être un excellent exercice cardiovasculaire ; ceux qui ont déjà pris une petite marche de santé dans 1 pied d'eau + 2 pieds de boue me comprendront…

Éthiquement vôtre,
JP Simoneau