
La chasse de la sauvagine est une activité très populaire chez nos cousins d’outre-Atlantique.
Par contre, elle se pratique de manière différente et surtout à des périodes de la journée différentes! On ne décompte pas moins de 200 000 sauvaginiers français pour un pays qui a une superficie 7 fois plus petite que le Québec… ça fait beaucoup! Pour fin de comparaison, nous sommes environ 25 000 sauvaginiers à l’heure actuelle au Québec.
J’ai eu l’occasion de côtoyer plusieurs sauvaginiers français au fil des ans et je me suis moi-même adonné à la chasse à la sauvagine en France à maintes reprises. Ce texte se veut un survol des techniques de chasse adoptées par les Français pour déjouer les oiseaux migrateurs. Vous aurez le loisir de constater qu’on s’éloigne drôlement de nos techniques « Nord-Américaines » de chasse aux migrateurs. Mais peut-on vraiment comparer nos deux modes de chasse? Pourrions-nous connaître du succès avec nos techniques en France? Je peux vous dire d’emblée que non, pour la simple et bonne raison que la méthode de chasse utilisée se doit d’être adaptée au comportement du gibier visé. On peut imaginer que la pression de chasse étant très grande en France depuis des siècles, le gibier n’aura pas le même comportement qu’ici. Les chasseurs français ont dû développer des techniques qui leur donneront une chance de récolte.
Le mythe
Contrairement à ce que l’on entend dire de la France, il y a encore beaucoup de gibier sur leur territoire. Toutefois, nous avons affaire à des migrateurs et la migration ne s’étendra pas sur plusieurs semaines comme ici. Les principaux vents migratoires sont les vents est et nord-est et c’est alors que le gibier va voyager. Par contre si le vent persiste toute la nuit, la migration pour un endroit donné ne durera que quelques heures. Si le vent se fait bref, ce seront les départements situés au Nord-Est qui auront du gibier. Lorsque le vent tombe et s’il n’y a pas de fronts froids, le gibier retourne soit en Belgique soit en Hollande et ne passera ainsi que quelques heures en territoire français. Si le vent vient de l’ouest, il n’y aura aucun mouvement d’oiseaux et cela pourra durer des jours et même des semaines.
Résultant de la pression de chasse très élevée, le gibier aura tendance à se nourrir exclusivement la nuit et il ira se reposer dans les réserves ou même sur la mer durant le jour, car contrairement à ici, il n’y a pas d’aires de repos en France. Il ne viendra sur les mares que durant la nuit. Je parle ici de mares parce qu’on on ne pratique pas la chasse dans les champs car peu de gibier s’y nourrit.
On dénombre 15 espèces de canards en France: le colvert, la sarcelle d’été, la sarcelle d’hiver, le souchet, le chipeau, le pilet, le siffleur d’Europe, le milouin, le morillon, le milouinan, la nette rousse, le garrot à œil d’or, la macreuse noire et brune et le kakawi. On observe également 3 espèces d’oies qu’on peut chasser: oie cendrée, rieuse et des moissons.
Les espèces les plus tirées sont évidemment le colvert suivi de près de la sarcelle d’hiver, du siffleur, du chipeau, du pilet, du morillon et du milouin. Fait à noter : le colvert sauvage se voit en France exclusivement lors des grands coups de froid qui les amènent à migrer de la Russie. Sinon, la plupart des colverts récoltés sont des oiseaux qui sont lâchés durant l’été sur les étangs et qui représentent plus de 90 % du tableau pour l’ouverture.
La France n’est pas un pays où il y a beaucoup de reproduction. Elle est plutôt une halte migratoire pour les oiseaux qui vont du nord au sud. Les chasseurs qui gèrent leurs étangs, mares et marais sont responsables du maintien du nombre élevé de zones humides qui sinon auraient disparues pour faire place à des habitations ou à des cultures. Ces gestionnaires doivent se battre pour faire valoir leurs droits car les anti-chasseurs sont très puissants en Europe. Il est important de noter que la chasse n’est pas un privilège comme ici, mais qu’elle constitue un droit accordé suite à la révolution française de 1789. Au cours des dernières années, les anti-chasseurs ont réussi à faire réduire la durée de la saison de chasse.
La nuit dans les huttes
On chasse donc la sauvagine surtout de nuit en France, dans des installations baptisées « hutte » si nous sommes au nord de la France, « gabion » sur le domaine public maritime ou « tonne » au sud de la Loire. La hutte est normalement établie en bordure d’une mare naturelle, d’un marais, d’une rivière ou tout simplement au pourtour d’une mare artificielle. Elle est souvent enfoncée sous la terre, recouverte de terre et de gazon pour se confondre avec le paysage (voir photo ci-bas). Elle pourra aussi être camouflée d’arbustes ou de végétation environnante. La hutte est une cache où l’on passera la nuit pour chasser, elle est donc habituellement divisée en deux : la salle de tir avec ses créneaux et la salle de repos qui sera souvent meublée de lits et d’une table pour les repas. Les deux salles sont séparées par une cloison, car on ne doit jamais voir de lumière dans la salle de tir afin de ne pas faire fuir le gibier! Un mur avec une porte ou un simple rideau empêche la lumière de filtrer vers la salle de tir.
Le taux d’occupation des huttes est très élevé même sur semaine et souvent les huttes sont chassées 7 jours sur 7. Souvent, le chasseur qui passe la nuit à la hutte devra retourner au boulot le lendemain matin. Les horaires sont de midi à midi le lendemain. La réglementation est très sévère et depuis le début des années 90, il est interdit de construire de nouvelles huttes. Donc, la plupart des chasseurs louent des nuits de hutte. Le prix peut varier de $600 à plus de $8000 pour la saison ( une vingtaine de nuits ) dépendamment de la région et de la notoriété de la hutte. Dans la Somme ( région très réputée ) le taux de succès est de 0,5 pièce par nuit de hutte!
La chasse de nuit est autorisée dans 27 des 85 départements français. Dans les autres départements, les heures légales de chasse sont deux heures avant le lever du soleil et deux heures après le coucher du soleil. La chasse de nuit est considérée comme une chasse traditionnelle et elle est autorisée depuis 1789. Elle impose au sauvaginier français un comportement tout à fait différent du nôtre: toutes les mesures doivent être prises pour faire poser le gibier avant de tirer. Il y a même certains endroits en France où il est interdit de tirer au vol sous peine d’amendes. Ici, au contraire, on tire généralement à la volée, car selon nos mœurs, tirer le gibier posé est jugé anti-sportif.
Les appelants
Découlant de la nécessité de faire poser les oiseaux, une autre particularité vient contraster avec nos habitudes contemporaines de chasse : l’usage des appelants vivants est encore autorisé! On utilise surtout les colverts, la sarcelle d’hiver, le siffleur d’Europe, l’oie cendrée et l’oie rieuse. Pour le sauvaginier français, les appelants sont très importants et ils en prennent grand soin. Ils ont souvent leur propre élevage avec des bassins pour que les canards puissent s’y baigner et imperméabiliser leur plumage. Pour réussir à avoir les meilleurs appelants et ainsi se démarquer des autres sauvaginiers, ils ont fait leurs propres croisements et produisent des canards dont la génétique les rendront plus résistants et ayant un meilleur appel.
Ici, nous tentons d’imiter, avec un appeau, les différents appels de la cane colvert. Les canes colvert sont donc utilisées en France pour attirer le gibier. Règle générale, trois types de canes sont utilisés pour la chasse de nuit. Premièrement, il y a la « chanteuse » qui appelle sans arrêt toute la nuit, on attache les chanteuses assez loin de la hutte afin qu’elles servent de balises pour attirer le gibier vers la mare. Elles sont souvent placées dans des cages qui sont attachées à des piquets à 3 ou 4 pieds du sol pour permettre que leur chant soit entendu sur une plus grande distance. Deuxièmement, il y a la « demi-cri » qui est une cane qui va servir à attirer l’attention du gibier et qui le met en confiance lors de son approche. Elle crie par saccades sans trop pousser, un peu comme le « come back call » de chez nous. Souvent, elles vont déclencher leur cri lorsqu’elles vont entendre ou voir le gibier passer! Troisièmement, la « court-cri » est la cane de pose, c’est elle qui va réussir à faire poser le gibier. Elle lance habituellement 2 ou 3 appels, tout simplement. Il s’agit de la cane la plus importante car il ne faut surtout pas que le gibier se pose sur la mare des voisins qui sont souvent situés à moins de 100 verges de notre hutte! Par exemple, en Baie de Somme, les huttes sont si près les unes des autres que les mares ne sont séparées que par une trentaine de pieds! C’est dans ce type de situation où compte vraiment d’avoir les meilleurs appelants et aussi de savoir comment les attacher!
Les sarcelles sont aussi utilisées comme canes de pose et elles servent également à faire approcher le gibier qui se pose trop loin, hors de portée de tir. On utilise les siffleurs dans les régions où l’on retrouve beaucoup de siffleurs. Fait particulier pour le siffleur : c’est surtout le sifflement du mâle qui est utilisé. On doit avoir le couple, car le mâle ne sifflera que s’il entend sa cane l’appeler! Cela est valable pour toutes les espèces d’appelants. Les oies sont aussi utilisées pour faire poser leurs congénères qui passent au-dessus de la mare. Elles ne sont utilisées que par les vrais sauvaginiers qui veulent avoir la chance de tirer des oies: celles-ci représentent le gibier ultime pour le Français.
L’usage des appelants vivants est soumis à diverses réglementations qui peuvent varier d’un département l'autre ou d’une région à une autre. Il peut y avoir une limite sur le nombre d’appelants qu’on peut attacher ou bien sur les espèces utilisées. Ceci a pour but d’éviter la surenchère. Les appelants sont placés sur une ligne, pour rendre l’identification plus facile quand il y a une pose de gibier. On place souvent les appelants sur des plateaux de contre-plaqué, ce qui leur donne un endroit pour se reposer et pour éviter qu’il nage toute la nuit.
On combine souvent avec ces appelants vivants des appelants de plastique appelés « formes » ou « blettes » dépendamment des régions. Ils sont généralement remplis d’uréthane, car on tire même si le gibier est au milieu des formes. Les formes sont souvent de couleur noire car ils sont ainsi plus faciles à voir la nuit. Aussi, les couleurs n’ont pas besoin d’être réalistes car le gibier est très rarement chassé durant le jour. Le nombre de formes utilisées peut varier de quelques dizaines à plus d’une centaine. Les formes sont souvent placées en paquets et généralement le gibier, une fois posé, sera tiré près des formes.
Pour le sauvaginier français, la chasse n’est pas juste un sport mais une véritable passion, une tradition. Il faut savoir qu’ils doivent s’occuper de leurs appelants quotidiennement et ce, à l’année longue.
Les appeaux
Les appeaux sont très rarement utilisés, car avec l’utilisation des appelants vivants, ils ne sont pas nécessaires. Toutefois, les appeaux pour les oies sont de plus en plus utilisés pour attirer l’attention, lorsqu’on aperçoit un vol d’oies durant le jour. Par contre, pour la chasse au limicoles ( chevalier, barge, courlis ect. ) on utilise des appeaux ou bien on les siffle avec la bouche.
Les armes
Les fusils à pompe sont considérés comme arme à utilisation restreinte en France, donc interdits pour la chasse. On retrouve donc beaucoup de semi-automatiques ainsi que des superposés et juxtaposés. Il y a même un fusil juxtaposé qui a été spécialement fabriqué pour la chasse à la hutte qu’on appelle le « canardouze ». Il a la particularité d’offrir le choix de tirer un coup à la fois ou bien les deux coups en même temps!
Afin d’améliorer les chances de récolte lorsqu’il y a plusieurs canards qui se posent la nuit, on utilise une lunette sur le fusil. On utilise des lunettes de 7X50, 8X56 ou 9X63 avec un réticule phosphorescent en U. Avec leur grand oculaire qui maximise le peu de lumière présente, on arrive à voir une pose même par nuit noire. Il suffit de placer le gibier dans le U et de tirer, on arrive à tirer jusqu'à 45 à 50 mètres avec efficacité. Notez que les lunettes infrarouges sont interdites.
Pour ce qui est des munitions employées, on utilise encore le plomb, mais cela pourrait être banni d’ici peu. On tire généralement des cartouches de 2 ¾ et 3 pouces mais les 3 ½ deviennent populaires. Le plomb plus gros que le #2 est interdit et généralement les cartouches de 1 ¼ et 1 ½ sont les plus utilisées.
Réglementation
Au point de vue réglementation, quelques différences sont notées : l’âge minimal pour chasser est de 15 ans avec un seul fusil pour l’adulte et le jeune. A partir de 16 ans, il est légal de chasser, mais sous la supervision parentale, sinon il faut attendre 18 ans pour chasser seul.
Le prix du permis est plus élevé qu’ici: de $100 à plus de $300 dépendamment du type de permis (départemental ou national). Il faut ensuite ajouter le timbre de gibier d’eau et la cotisation à l’association où l’on chasse. Il faut aussi prendre une assurance responsabilité qui est obligatoire pour acheter le permis. La saison de chasse est plus longue en moyenne : de la fin août à la fin janvier. Par contre, si un grand froid se fait sentir, on peut fermer la chasse en avisant 2 jours à l’avance.
Il n’y a pas de limite de prises fixée par l’État, mais il y a des associations de chasse qui se sont fixé une limite de 25 pièces par huttes par 24 heures! La notion de limite a fait couler beaucoup d’encre, car tous les ans, par période de froid, il y a des abus qui sont faits et certains chasseurs ne se gênent pas pour tirer plusieurs centaines de canards en une nuit dans une hutte!
En conclusion
Bref, la chasse à la hutte est pratiquée par plus de 200 000 sauvaginiers qui sont vraiment des passionnés. Ces sauvaginiers perpétuent une tradition qui remonte à plusieurs siècles malgré les coûts qui sont de plus en plus élevés et les saisons qui sont réduites sous les pressions des anti-chasseurs! Quand on voit toutes les contraintes que les sauvaginiers de France subissent, on apprécie la chance qu’on a de pouvoir chasser au Québec avec nos 25 000 sauvaginiers qui se dispersent sur des territoires facilement accessibles et sans avoir à payer des frais de location.
On est choyé de pouvoir partir à la chasse avec son chien, son fusil et ses appelants pour faire la passe dans un marais sur les rives du St.-Laurent et ce, sans aucune autre formalité et souvent sans voir un autre chasseur ou même entendre un fusil!
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